apprendre à Laisser faire

1 septembre 2020

 

J’arrive à la date que je m’étais fixée pour démarrer un nouveau projet. En l’occurrence, il s’agit d’une nouvelle série d’articles sur la pratique de l’hypnose. Après le confinement et les vacances scolaires, j’ai eu le temps de réfléchir et d’accumuler une masse de notes sur le sujet. Mon but est de structurer ce tas de boue pour proposer une réflexion. Je ne pense pas apporter de réponses sur la nature ou le fonctionnement de l’hypnose, plutôt des nouvelles questions.

Chaque praticien en hypnose, chaque école, a sa propre interprétation de l’hypnose. Il y a tellement de manières différentes de comprendre l’hypnose, tellement de discours contradictoires, qu’on peut se demander si on parle bien de la même chose. en fait, c’est assez étonnant ce qu’on arrive à faire avec une notion aussi mal définie.

 

Les différentes visions de l’hypnose sont comme les différentes facettes d’un diamant. Elles sont trop nombreuses pour pouvoir les compter et on ne les voit jamais toutes en même temps. Et quand on regarde une facette e, particulier, on perd les autres de vue. C’est-à- dire qu’il n’y a peut-être pas une interprétation de l’hypnose qui soit exhaustive ou plus exacte qu’une autre. Chaque praticien, chaque école met le focus sur un élément en particulier et chaque interprétation  dépend de ce sur quoi on place le focus.

 

C’est ce qui se passe pendant une session d’hypnose. La finalité ou la conséquence des suggestions est de limiter de d’orienter l’attention de la personne sur un élément spécifique. Selon les personnes ou le contexte, cette attention peut se déplacer de façon structurée, dirigée, ou de manière totalement imprévisible. Le praticien peut avoir une influence relative sur la restriction et l’orientation de l’attention, tandis que les réactions de la personnes restent imprévisibles.

J’ai mis longtemps à l’admettre, mais nous avons très peu de maîtrise sur ce qui se passe pendant une session d’hypnose. Avec l’expérience, on apprend à estimer les probabilités que tel ou tel modèle de suggestion va créer l’effet désiré mais il n’y a aucun espoir de trouver un jour LA suggestion, LE script ou LA technique dont l’effet est garanti.

Si certaines techniques ou stratégies sont généralement considérées comme efficaces, elles ne sont jamais efficaces 100% du temps. Il y a toujours des cas où la personne échappe aux généralisations. Et quand il s’agit de pratiquer la suggestion en temps réel, on peut se demander dans quelle mesure les suggestions qu’on propose sont utiles au client. Certaines suggestions génèrent des réactions immédiates et observables: phénomènes hypnotiques, réactions émotionnelles ou physiologiques.. mais quel est l’effet réel de ces suggestions sur la personne en terme de changement ou de résultats? Quand une personne vient chez moi pour résoudre un problème personnel, elle ne vient pas pour vivre une catalepsie du bras ou une lévitation de la main. La personne vient avec des attentes qui dépassent les effets hypnotiques.  Avec la pratique, c’est facile de constater que ces réactions observables nous donnent, en réalité, très peu d’informations sur les changements à long terme.

En fait, on tombe facilement dans le piège de se limiter à ce qu’on peut observer. Et c’est peut-être une étape cruciale dans l’apprentissage de l’hypnose: arriver à accepter qu’on n’a aucune idée de ce qui se passe vraiment à l’arrière-plan.

La plupart du temps, on constate un changement, une amélioration dans la situation de la personne, suite à des séances d’hypnose. Mais dans quelle mesure ces évolutions peuvent-elles être attribuées à l’hypnose, à la technique employée, aux personnes ou à leur compatibilité, au moment ou  au contexte ?

Parfois le changement apparaît longtemps après les séances. Je l’ai constaté sur moi et sur d’autres personnes. Il arrive qu’une suggestions fasse effet des mois, voire des années après la séance d’hypnose. L’effet d’une suggestion peut être immédiat, mais il peut aussi être très lent ou progressif.

D’une certaine façon, les idées, les schémas de perception, les comportements et d’une manière générale, tout ce qui compose la personnalité, semble suivre un processus de croissance. Quand il y a un changement radical immédiat suite à une séance d’hypnose, c’est peut-être parce que la personne était déjà arrivée à un certain niveau de maturation dans ce processus de croissance. Peut-être que la session d’hypnose a permis d’accélérer ce processus ou qu’il a favorisé l’émergence d’informations restées inaccessibles.

Concernant la suggestion, on peut s’intéresser à la notion de seeding, c’est-à-dire planter des graines. Cette notion est généralement traduite en français avec le terme de saupoudrage, qui est bien éloigné du sens d’origine.

 

On peut voir les choses de cette manière: pratiquer la suggestion revient à semer des graines, mais également à favoriser la croissance de graines déjà développées dans l’esprit de la personne, voire à déraciner les mauvaises herbes. Ca reste une métaphore mais ça peut avoir un certain intérêt de considérer l’esprit d’une personne comme un écosystème à part entière. On peut certainement agir sur la structure de cet écosystème, jusqu’à un certain point. Mais est-il toujours nécessaire d’agir? Après tout, la nature ne crée rien d’inutile. Dans un écosystème, chaque élément a une raison d’être. Dans une forêt, il y a des arbres, et il y a des ronces. Les différentes espèces luttent pour leur survie et leur développement est lié aux caractéristiques de leur environnement.

C’est partiellement vrai pour la vie d’une personne humaine: le développement de sa personnalité est favorisé ou limité par son environnement. Comme les espèces végétales dans la nature. On ne trouve pas d’orchidées en Alaska, parce que les besoins vitaux de cette espèce sont incompatibles avec ce type d’environnement.

Une personne peut développer sa personnalité et son identité de manière naturelle quand elle est dans un environnement adapté, mais ça implique de travailler sur son environnement, ce qui dépasse le cadre de ce qu’on peut proposer au niveau de notre pratique. Tout au plus peut-on amener la personne à prendre conscience de ses besoins et des incompatibilités entre ses besoins et son environnement. En suivant cette hypothèse, on peut penser que beaucoup des problèmes que nos clients rencontrent sont liés à des réactions de défense ou de rejet par rapport à l’environnement dans lequel ils évoluent. Chaque personne subit en permanence des pressions externes, des contraintes, des suggestions, des injonctions, un cadre culturel, éducatif, parental, etc.. beaucoup de ces contraintes sont intériorisées au point que la personne devient prisonnière de ce qu’on appelle son cadre de références.

 

Pour moi, l’hypnose consiste essentiellement à isoler la personne de son cadre mental habituel. En l’absence d’influences extérieures, le cerveau se réorganise, la personne revient naturellement à l’équilibre. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas tant d’interférer avec ce qui se passe, que de laisser faire. Ca demande un certain renoncement, autant pour la personne que pour le praticien qui l’accompagne. Parce quand on laisse faire dans le cadre d’une transe profonde, on ne sait pas où ça va aller. On peut se retrouver dans une direction radicalement différente de l’objectif de départ.

La plupart de mes sessions d’hypnose s’appuient sur cette idée directrice. Laisser faire. C’est ce que j’appelle une suggestion de cadrage. C’est-à-dire qu’avant de penser à alimenter la transe avec des suggestions spécifiques liées à l’objectif, je commence par définir le contexte: laisser faire et favoriser un retour naturel à un état d’équilibre nerveux/émotionnel.

 

Généralement, je le formule à peu près de la façon suivante, juste avant de commencer l’induction hypnotique:

« On va commencer l’hypnose. En fait c’est déjà commencé, disons qu’on va commencer de manière formelle, structurée. La transe hypnotique est un processus de la conscience. Ca veut dire que vous restez conscient pendant le temps de l’expérience. Je vous propose des suggestions et vous pouvez les utiliser ou les laisser de coté. Rappelez-vous simplement que quoi qu’il se passe, tout est parfaitement normal. Il peut se passe absolument n’importe quoi, c’est toujours normal. Vous n’avez pas besoin de faire quoi que ce soit, ni de savoir, de vouloir ou de comprendre quelque chose pour le moment. Il y a juste à laisser faire. En l’absence de perturbation extérieure, le système nerveux revient naturellement à l’équilibre. Ce qu’on fait ici, c’est de vous donner des conditions optimales pour favoriser ce processus naturel. A présent, je vous invite à fermer les yeux, à  vous centrer sur votre respiration et observer ce qui se passe, et s’il ne se passe rien pour le moment, c’est que ça doit se faire de cette façon. Tout est normal. Laissez faire.. »

 

Une fois que j’ai dit tout ça, je reste en retrait pendant un moment, j’observe la personne en silence et les suggestions suivantes seront basées sur ses réactions ou sur son absence de réaction. Ce modèle de suggestion constitue une bonne base de démarrage. On propose des éléments auxquels la personne peut se raccrocher pendant sa transe: il se passe forcément quelque chose, et c’est toujours normal même si c’est bizarre. L’avantage avec cette approche, c’est que bien souvent, il n’est pas nécessaire de diriger ni de formuler d’autres suggestions. La personne peut entrer instantanément en transe et vivre une expérience intense, et alors il suffit qu’elle décrive ce qui se passe et de laisser faire.

 

 

Merci de votre attention

 

 

Belle journée

 

 

Emmanuel